Attention de ne pas se méprendre sur

les règles du jeux.

Réussir un projet, ce n'est pas découvrir, ni même redécouvrir, une génialité. Ce n'est pas forcément réaliser une synthèse intéressante ni inventer quoi que ce soit d'utile. Réussir son projet archi, comme n'importe quel projet d'école, c'est répondre parfaitement au filtre de sélection mis en place par le système éducatif. Or, pour répondre correctement à ce filtre, il faut être parfaitement guidé et informé par les professeurs. Tout étudiant, aussi intelligent soit-il, n'a pratiquement aucune chance de produire un projet bien accueilli par le jury s'il n'obtient pas des ses professeurs à la fois de la confiance et un soutient tactique. Or, tout cela s'obtient, bien évidement, par séduction. Il ne s'agit pas là de malveillance ni même de politique de la part des professeurs, mais d'un fait social auquel personne n'échappe. Il faut séduire ses professeurs ne serait-ce que pour ne pas avoir à supporter un monstre d'ennui pendant toute la période de conception et de production des documents. Il faut séduire ses professeurs ne serait-ce que pour leur communiquer plus aisément ses idées et en avoir une critique plus constructive. Il faut séduire ses professeurs, enfin, pour que lors des délibérations du jury, ils défendent effectivement le projet.
Mettons maintenant ces axiomes en contexte. Nous ne trouvons plus de débats passionnés entre clans comme cela était le cas à l'époque de nos parents ou grands-parents. Le poids des idées politiques dans la démarche de séduction est donc réduit. Ce qui compte à présent, c'est la capacité à montrer son engagement et sa rigueur de travail. La coupe de cheveux est donc très libre, à condition qu'elle révèle quelque chose. Les gens comme moi qui ni se rasent ni se coiffent parce que préférant porter les efforts sur des tâches plus "nobles" ou plus "vitales", ne peuvent pas séduire un professeur en architecture, car ce dernier cherche si possible des marques d'un investissement profond dans une démarche créatrice ou, au moins, franchement artificielle. Intuitivement, on ne croit pas que quelqu'un puisse concevoir un bâtiment ou une ville s'il ne sait même pas concevoir et entretenir une coupe de cheveux. Noter que la question n'est pas de savoir si la coupe est punk, hindoue, bonz, bigoudi, retro, équatorienne, iroquois ou dior, mais de voir à quel point elle est maîtrisée. Oui, vous l'avez compris, c'est avec le crâne lisse que Jean-Nouvel laisse les gens bouche bée.
Je réexplique en plus concis pour ceux qui trouvent que j'exagère: avoir un aspect extérieur maîtrisé ne suffit pas. Il faut travailler beaucoup et bien à son projet. Mais, si l'aspect extérieur de l'architecte ou de l'étudiant n'est pas maîtrisé, personne ne lui permet de travailler à son projet dans de bonnes conditions. La ou le hippie avec un look hippie trop cool complètement maîtrisé sera libre de faire des projets hippies respectés, mais pas la fille ou le gars dépourvu de look, sans odeur, aillant porté tous ses efforts à parfaire son projet, sauf… si elle ou il arbore fièrement l'aspect extérieur maîtrisé du parfait quidam sans look extérieur.
Compliqué ? pas tant que ça…
C'est tout à fait normal en fait, puisque PERSONNE n'est capable de juger un projet dans sa globalité. Pour juger en connaissance de cause un projet architectural, il faudrait l'avoir fait, puis attendre au moins toute une vie les conséquences. Donc, la bonne méthode, c'est:
1. séduire
2. convaincre de la valeur du projet
3. faire un projet (optionnel mais recommandé)
Notez bien que si la séduction échoue, les phases suivantes échouent également. Pour être libre de s'éclater en faisant un projet, l'étudiant(e) doit impérativement avoir la confiance, voire la bénédiction de ses profs (le mieux étant une complicité bâtie sur la culture). Le long et passionnant travail de conception et réalisation qui suit ne sert qu'à consolider cet acquis.

maintenant que c'est au point en théorie, un peu de pratique…

Les palliatifs aux carences en charisme naturel

la méthode du syndicat

Pour forcer la séduction, une méthode consiste à faire bloc: on fera le projet à 3 ou 4 au sein d'un groupe soudé. Face à ce groupe de choc, le professeur le plus réticent sera forcément impressionné. Au mieux, il cédera à la démonstration d'enthousiasme et de solidarité (c'est beau, la solidarité, même pour un improbable prof sadique et misanthrope). Au pire, il déguisera ses sages conseils, par exemple: "Pfff, même à 4, je ne suis pas sûr que vous soyez capables de documenter correctement votre projet !" <- hé! avez-vous saisi ? il vient de dire en douce que le point sur lequel il fallait retravailler était la documentation. et ça, c'est toujours mieux qu'un "Mais oui, mais oui, vas-y, continue…" adressé à une pauvre victime à qui on a renoncé à donner le moindre conseil utile.

la méthode du fayot

sans commentaire.
Si : c'est une méthode risquée, car les profs peuvent aussi être faux-cul.

la méthode de l'intégriste

Rien de mieux que d'affirmer haut et fort des sentences bornées pour obtenir un retour. Avec cette méthode, on ne vous aimera peut-être pas, mais au moins il est impossible qu'on vous oublie, et vous récolterez une pluie de conseil et de remarques exploitables. Libre à vous, devant le jury, de persister dans vos convictions en démontant tranquillement celles de votre prof, ou de retourner habillement votre veste (genre, "alleeez, je disait tout ça pour vous taquiner. En fait j'admire votre manière de penser, d'ailleurs regardez ma planche…").

note pratique: la veste suffit. La coutume de retourner aussi le reste en public est réservée aux experts.

la méthode du 3ème type

Terrible cette méthode… terrible. Vous assistez assidûment à tous les cours et toutes les conférences, vous visitez bien les expos indiquées par vos profs et vous lisez systématiquement les résumés de chaque livre qu'ils citent, vous écoutez attentivement et ostensiblement leurs paroles, mais vous ne livrez JAMAIS aucune information consistante sur vos intentions de projet. Bien sûr, vous ne posez jamais de questions. En général, cela plonge le prof qui est sensé suivre votre projet dans une profonde perplexité mélée d'angoisses expectatives. Lorsqu'on vous interroge sur votre parti architectural, vous évoquez posément que votre travail progresse dans la conscience d'une combinatoire contemporaine et durable, et là on vous laisse tranquille. Si vous parvenez à ça sans laisser échapper le moindre soupçon d'ironie, votre prof sera tellement rassuré en découvrant un projet "raisonable" au moment du jury qu'il laissera éclater sa joie: "Mais oui, je suis un bon prof, il/elle a parfaitement compris ! (ouf, puré, elle/il m'a fait peur !)".

la méthode qui ne marche pas

Ça, c'est la mienne. En général, ça consiste à faire des trucs que personne n'aura jamais le courage de chercher à comprendre. Non pas parce que c'est génial ou difficile, mais parce que ce n'est pas fait pour séduire.

Le mot de la fin

voilà…

pour les détails et cas particuliers, merci de vous adresser au spécialiste, j'ai nommé prof. Dosda, enseignant de psychologie à l'EAL.
note: j'ai trop souvent employé le masculin pour parler des profs. Ce qui précède est également valable pour les profs au féminin, et zut pour la langue française.

pour tenir le coup en cas de grosse déprime, écouter le générique de fin de "La vie de Brian" des Monty Python ("Always Look At The Bright Side of Life…lala lala lala…